MAURICE
MAURICE
Maurice
Maurice est entré dans ma vie le jour de mes huit ans. Mon cadeau velu n’avait pas été vraiment emballé, mais plutôt momentanément enfermé dans une boîte. Ce matin-là, j’avais feint de ne pas avoir entendu les gémissements depuis l’autre pièce, mais je savais. L’arrivée de Maurice était prévue ; je l’avais même déjà baptisé.
Ce que je préférais, quand il était encore chiot, c’était enfouir mon visage dans ses poils blonds. J’ai toujours été un peu allergique aux animaux, ce qui avait presque dissuadé mes parents de l’adoption d’un chien. Déterminé à ce que Maurice peut élire domicile chez nous, je m’étais procuré, avec mon argent de poche, un gros coussin que j’avais étalé au centre de la cour (pour le moment inoccupé, mais où il pourrait s’étendre) pour leur prouver à quel point il était désiré. Mon visage dans ses poils, c’était aussi ma façon de leur montrer qu’aucun effet néfaste n’était subi depuis sa présence chez nous. J’endurais le supplice quelques minutes, le temps que mes parents me remarquent, qu’ils commentent d’un « haaaannn » à l’unisson, puis je relevais la tête, sourire aux lèvres, les yeux fermés. Dès qu’ils avaient le dos tourné, en revanche, je filais en douce à la salle de bain en quête d’un déshonorant Reactine.
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Quatre années avaient filé à toute vitesse alors que Maurice grossissait à vue d’œil. Son sang mélangé de Golden et Labrador avait rapidement contribué à son imposante stature. Lui qui, le premier jour, pouvait être encerclé de mes petits bras comme un gros et lourd toutou, il m’écrasait désormais de tout son poids dès qu’il m’atteignait, lorsque je m’aventurais à jouer avec lui sur la pelouse.
Tout le monde aimait Maurice, qui, malgré son jeune âge, était assez docile et bien élevé. Même mes parents, au départ réticents à s’occuper d’une si grosse bête (une fois adulte), l’avaient facilement adopté et accepté. À son premier anniversaire, on lui avait acheté une médaille dorée avec son nom gravé et notre numéro de téléphone au dos. J’avais choisi la bandelette cuirassée rouge tomate, ma couleur préférée. Je ne souhaitais en rien envahir mon esprit de pensées catastrophiques, de scénarios horribles qui pourraient mettre en scène mon chien bien-aimé en danger, mais cette médaille avait d’autres buts que de nous assurer son retour s’il arrivait quelque chose. Marquer notre territoire, entre autres. « C’est notre chien, que tous le sachent ! », je criais, fier, en courant avec lui devant notre demeure.
Le seul qui ne l’a jamais aimé, c’était notre voisin Albert. Mais il faut dire que cet homme n’aimait absolument rien. Ses rides accentuaient ses sourcils, ce qui le rendait encore plus malveillant. Même de loin, de très loin, on pouvait voir qu’il était fâché. Dès que Maurice aboyait, même si ça ne durait qu’un millième de seconde, Albert serrait les dents en le regardant. Ça aussi, je le percevais même à distance. Sa mâchoire se bloquait avec force, et ses yeux haineux devenaient tous ronds. Il semblait détester Maurice gratuitement, alors moi, je le détestais, lui.
Le premier surnom que je lui avais attribué, c’était Albert-le-pervers. Je l’avais partagé une fois avec mes parents, mais ils n’avaient pas approuvé. Ils m’avaient alors expliqué que « pervers » n’était pas le bon terme pour le désigner. Il fallait à tout prix que ça rime pour avoir plus de poids. J’ai donc rectifié le tir ainsi : Albert-au-cœur-de-pierre.
Le jour où Maurice a disparu, après avoir pleuré jusqu’à la presque déshydratation, je ne me suis pas posé de questions. Je n’ai pas eu besoin de dresser une liste de possibilités ; je savais. C’est Albert qui l’avait dérobé, j’en étais certain. Et j’allais le prouver. J’avais même appelé la police, convaincu d’avoir déjà élucidé le mystère. Faut dire que le policier, mis à part noter un vol potentiel (je dirais plutôt un kidnapping, mais bon), ne m’avait pas pris au sérieux. Il m’avait rappelé que je n’avais aucune preuve et que mon témoignage n’était ni tangible ni crédible. Une simple supposition, une accusation hâtive et injuste. Mais l’injustice, la vraie, c’est moi qui la vivais.
Un après-midi ensoleillé, alors que mes parents travaillaient dans le jardin à l’arrière de notre maison, j’avais épié Albert. J’avais suivi des yeux sa voiture, désuète, beige et sale, qui reculait dans son entrée, tout aussi sale, puis qui a quitté le coin de rue. J’avais alors compté à haute voix pour m’assurer qu’il ne rebrousserait pas chemin d’ici quelques minutes.
Un Mississippi, deux Mississippi, trois Mississippi…
Avec une main fébrile, j’avais fouillé dans le deuxième tiroir de la cuisine, celui qui contenait des babioles diverses et souvent utiles, et j’avais agrippé fermement la petite lampe de poche.
À deux mètres de la maison du méchant monsieur, j’avais pris un moment pour penser. Si j’étais allé espionner devant, les autres voisins m’auraient vu, en particulier Madame Jeannine, qui avait constamment le nez collé à sa fenêtre pour ne rien manquer du spectacle, pourtant ennuyeux, qu’offrait notre rue. Mais si j’allais derrière, mes parents m’auraient peut-être vu. Ils m’auraient alors chicané devant tout le monde, les voisins seraient sortis pour voir l’enfant châtié qui se fait gronder devant tout le monde ce jour-là et…
Le fil de mes pensées s’était brusquement interrompu. Je m’étais souvenu de la clôture. Cette haute clôture brune qu’Albert, justement, avait construite lui-même pour ne plus nous voir quand il s’adonnait à la grillade de steak (sûrement sans assaisonnement, parce qu’il est nul sur tous les points) sur son précieux barbecue. Ce voisin faisait grésiller le barbecue jusqu’en octobre, seul. Et ça sentait toujours la viande trop cuite, dépourvue d’épices.
À l’arrière, le barbecue était encore un peu brumeux. Je ne distinguais presque plus l’odeur de chez moi, tant il fonctionnait régulièrement, dans la journée comme le soir, crachant son épaisse fumée grise dans notre jardin. Albert-au-cœur-de-pierre tuait les plantes de mes parents, à force de haute température tout près de la verdure, donc eux non plus ne l’estimaient pas beaucoup, je pense. Ils ne voulaient probablement juste pas l’avouer parce qu’ils sont trop pacifistes.
Bref, une fois arrivé au niveau de la porte-patio du méchant voisin, j’avais figé net. Les rideaux avaient été tirés. « Qui fermerait les rideaux en plein jour ? », je m’étais demandé. Sans doute quelqu’un qui a quelque chose à cacher. Un méchant.
Déterminé à trouver quelque chose, j’avais alors tenté d’ouvrir la porte coulissante. En vain. Ma deuxième tentative avait consisté à braquer le faisceau lumineux de ma lampe de poche sur la mini-craque du rideau. Rien. Il m’était impossible de déceler quoi que ce soit.
̶ Tu fais quoi là, le p’tit ?
Sa voix était moins rauque que dans mes scénarios, mais pas moins glaciale. Le frisson qui avait parcouru ma colonne vertébrale à ce moment-là m’avait glacé le sang.
̶ Je…
Il avait avancé vers moi, de sorte à avoir un pied sur la première marche de sa galerie. Impossible qu’il soit déjà revenu. Je n’avais rien entendu, m’étais-je dit, confus et terrifié.
̶ J’ai… j’ai entendu japper. J’ai pensé que mon chien était peut-être ici. Mon chien… blond. Maurice. Y a une médaille dorée avec le tour rouge tomate, ma couleur préférée. Le jappement, ben, ça sonnait comme Maurice, c’est vrai. L’avez-vous vu ?
Ses lèvres s’étaient alors soulevées en un rictus jaunâtre et fétide.
̶ Y a pas d’chien ici, p’tit gars. J’haïs ça, les chiens.
La froideur d’Albert-au-cœur-de-pierre me faisait l’effet d’un ciment coulé sur mes pieds. Terrifié, il m’était soudain impossible de bouger.
̶ Va-t’en d’ici, j’veux pas de morveux sur mon terrain !
Ses mots acides m’avaient aussitôt propulsé à la course jusque chez moi, où je m’étais effondré en pleurs dans ma chambre. Mon père m’avait entendu et était tout de suite venu pour savoir ce que j’avais. Il s’était un peu mis en colère quand je lui avais expliqué ma péripétie traumatisante.
̶ Il va vraiment falloir que t’arrêtes tout ça ! Le voisin est peut-être pas le plus avenant, mais c’est pas un meurtrier. Arrête tes conspirations paranoïaques, ça a pas d’allure !
Personne ne me croyait, et on m’avait interdit de retourner sur le terrain du méchant voisin pour poursuivre mon enquête. Cet été-là, mes parents avaient tenté de me remonter le moral avec des vacances de deux semaines à Old Orchard. Mais même là-bas, tout me faisait penser à Maurice. Les autres chiens, le gazon, les enfants heureux. Tout pour me rappeler mon malheur.
À notre retour, la maison d’Albert-au-cœur-de-pierre était mise à vendre, et pas longtemps après, le méchant était parti on ne sait où. Enfin.
Quand son barbecue toujours fumant et crasseux avait enfin été paqueté dans le gros camion U-Haul, j’avais célébré cette heureuse nouvelle en buvant deux Coke bien froids achetés au dépanneur en bas de la rue.
Pendant tout son déménagement, j’avais aussi tenté de tout espionner. Mes yeux aiguisés attendaient l’indice fatidique, car je savais bien que ce monstre était derrière la disparition de Maurice. Je le sentais, tout simplement. Et c’était suffisant pour y croire.
Après son départ espéré, mes parents avaient adopté un autre chien, jugeant que ça pourrait nous aider tous à accepter le départ soudain de Maurice. Le nouveau chien n’avait pas de nom, par contre. Je n’en avais pas trouvé et, pour moi, le fait de ne pas le nommer le rendait moins réel. Je me sentais coupable d’aimer un autre canin, même si le lévrier gris était gentil et adorable. Aussi longtemps que ça prendrait à prouver l’enlèvement de Maurice, je m’étais dit que le lévrier répondrait au nom de Le Chien.
Avec le temps, malgré tout, j’avais commencé à moins psychoter. Je m’étais surpris à quelques reprises à jouer avec Le Chien sans penser à Maurice. Je me sentais partiellement guéri, même si je n’oublierais toutefois jamais Maurice. C’était impossible.
Un après-midi, Le Chien n’était pas visible dans la cour arrière. Sa laisse gisait par terre, inoccupée, ce qui avait aussitôt envahi mon corps d’une panique brutale.
̶ Le Chien ?! j’avais crié, dehors, juste avant de l’apercevoir dans la cour d’à côté.
Les nouveaux voisins m’avaient dès lors adressé un sourire en m’invitant à les rejoindre. Manifestement, ils n’étaient pas semblables au monstre d’avant. Fiou ! je m’étais dit.
̶ Viens le chercher, ton chien ! Aie pas peur.
En effet, je n’avais pas à avoir peur. Albert-au-cœur-de-pierre était parti. Le couple qui le remplaçait n’était pas du tout menaçant, bien au contraire. Mais comme le calme vient après la tempête, certains vents violents peuvent ressurgir lorsqu’on ne les attend plus. C’est en atteignant le jardin d’à côté avec mes deux pieds que m’a parcouru un effroi inimaginable. Je reconnaissais très bien la médaille rouge et dorée que Le Chien venait de déterrer.