LA DISPARITION DE MOUSSE
LA DISPARITION DE MOUSSE
LA DISPARITION
DE MOUSSE
- Bon, là, les Moustiques, c’est notre dernier soir. Pis j’ai une ben bonne histoire à vous raconter.
- C’est quoi ton histoire ? demande l’un des enfants assis en demi-cercle autour du feu de camp.
- J’vous avertis, c’est épeurant, pis c’est une histoire vraie.
La lueur du feu crée des ombres menaçantes sur le visage du moniteur.
- Vous voulez vraiment la savoir ? Vous êtes sûrs sûrs ?
- Ouiiiiiii !
Les Moustiques ont les yeux arrondis, autant par l’excitation que par la méfiance.
- C’est l’histoire de la disparition de Mousse.
Les Moustiques gloussent en canon.
- C’est con comme nom ! défie le plus baveux d’entre eux.
- Attention ! Faut respecter les morts, Xavier…
Le petit blond potelé déglutit avec difficulté avant de gratter distraitement sa joue droite.
- Scuse, Pizza.
Pizza positionne ses mains en prière avec la pointe de ses deux index sous le nez, en plein centre de sa moustache de foin souple.
- Mousse, c’était un de nos meilleurs moniteurs. LE meilleur. Ben, après moi, quand même.
Les enfants lâchent un rire sarcastique à l’unisson. Pizza répond d’un clin d’œil arrogant.
- Il est allé patauger une fois dans le Lacs aux Menés, celui où on vient de passer l’après-midi à se baigner. Excepté que lui, y est jamais revenu.
Les Moustiques demeurent immobiles, soudain terrorisés. Seul le crépitement du brasier transperce le silence de plomb.
- Mais… il était peut-être jusse parti chez eux ? se risque la petite Denise en replaçant ses lunettes sur son nez.
- Eh non, Denise ! Ses affaires étaient encore toutes dans son dortoir. On a jamais pu résoudre le mystère, dans le fond, mais c’est sûr : y a disparu, Mousse. Peut-être noyé… mais tsé, les policiers ont eu beau chercher, des jours et des jours, ils ont jamais trouvé de corps dans le lac.
Les Moustiques deviennent soudain sensibles à tous les sons environnants. Le moindre bruissement de feuilles au gré du vent est désormais le signe d’une immense menace.
Avec une voix tremblotante, Nadine, la plus petite d’entre tous, demande doucement :
- Il ressemble… euh… blait à quoi, Mousse ?
Pizza inspire profondément, le regard fondu sur ses New Balance brunis par l’été.
- Assez générique, je dirais. Pas très grand, pas très corpulent. Châtains aux yeux bruns… mais ce qui le distinguait, c’était qu’il lui manquait l’index droit. Un accident de scie électrique quand il était petit.
Son visage s’assombrit, puis le coin gauche de sa bouche se soulève, narquois. Ses yeux jaugent avec attention chaque regard de son auditoire.
- Paraîtrait que la nuit, on peut entendre gratter un peu partout dans le campement. Pis qu’au matin, si on regarde bien par terre, devant les dortoirs, des traces de doigts sont visibles, des longues lignes qui mènent jusqu’au lac. Neuf lignes, pour neuf doigts. BOO !
Les Moustiques crient en chœur, un cri strident à l’unisson qui fend l’air de la forêt.
Pizza se met ensuite à rire, comme pour avouer que c’est un canular. Sputnik, déguisé en gros ours, surgit soudain du boisé pour rejoindre son collègue.
- Bon, fait trop chaud dans l’costume de mascotte. On rentre au dortoir, les Moustiques ! Hop, hop !
Encore fébriles de terreur, mais surtout soulagés à l’idée que l’histoire ne soit pas réelle, tous suivent les deux moniteurs.
- Bonne nuit, les moustiques ! lance Pizza avant de fermer la porte du dortoir. Oubliez jamais hein : des moustiques, c’est petit, mais c’est fort en titi ! Regardez mes jambes si vous avez besoin de vous en rappeler.
Les petits, blottis dans leurs lits humidifiés par la canicule mais encore sécurisants, remercient Pizza pour la belle soirée.
- À demain, Pizza !
Mais Marcus, lui, ne peut pas fermer l’œil comme ses camarades. Il a du mal à se sortir de l’esprit l’histoire qu’a racontée Pizza. Des frissons parcourent encore son dos tandis qu’il tend l’oreille pour vérifier que tous sont bien endormis, avec leurs respirations presque en symbiose.
Le pauvre Marcus doit aussi absolument aller faire pipi. Il doit donc se résoudre à se hisser hors du lit. Mais les bruits dehors, est-ce que ce sont des grattements ?
Apeuré, mais résigné à soulager sa vessie, il court dans le corridor. Comme celui-ci est très éclairé, il ralentit enfin la cadence. Ouf. On est toujours plus saufs quand il y a de la lumière, il se dit.
Sauf que sur le babillard, juché au centre du mur, il la voit bien : la photo de Mousse. C’est bien un avis de disparition, imprimé en noir et blanc. Et sur la photo qu’ils ont utilisée pour signaler son absence subite, son pouce droit est dressé près de son visage, au niveau de son grand sourire. Le vide que laisse l’index qui aurait dû paraître remplit Marcus de frissons. Le contenu de sa vessie se déverse ici, sur le sol du couloir, devant le babillard et le sourire noirci du disparu.